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Corneille, Le Menteur (1644) : texte intégral

Texte de l’édition Charles Marty-Laveaux (Œuvres de P. Corneille, Hachette, 1862, tome IV), transcrit par Wikisource. Nous avons retiré la notice, l’examen, les variantes et les numéros de vers. L’orthographe de 1862 est conservée (« avoit », « connoître »). Ce texte est dans le domaine public ; la transcription Wikisource est sous licence CC BY-SA 4.0, et cette mise en page aussi.

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Les personnages

La scène est à Paris.

Acte I

Scène première

DORANTE, CLITON.

DORANTE

À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée :

L’attente où j’ai vécu n’a point été trompée ;

Mon père a consenti que je suive mon choix,

Et j’ai fait banqueroute à ce fatras de lois.

Mais puisque nous voici dedans les Tuileries,

Le pays du beau monde et des galanteries,

Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ?

Ne vois-tu rien en moi qui sente l’écolier ?

Comme il est malaisé qu’aux royaumes du Code

On apprenne à se faire un visage à la mode,

J’ai lieu d’appréhender…

CLITON

Ne craignez rien pour vous :

Vous ferez en une heure ici mille jaloux.

Ce visage et ce port n’ont point l’air de l’école,

Et jamais comme vous on ne peignit Bartole :

Je prévois du malheur pour beaucoup de maris.

Mais que vous semble encor maintenant de Paris ?

DORANTE

J’en trouve l’air bien doux, et cette loi bien rude,

Qui m’en avoit banni sous prétexte d’étude.

Toi qui sais les moyens de s’y bien divertir,

Ayant eu le bonheur de n’en jamais sortir,

Dis-moi comme en ce lieu l’on gouverne les dames.

CLITON

C’est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes,

Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin,

Vous avez l’appétit ouvert de bon matin :

D’hier au soir seulement vous êtes dans la ville,

Et vous vous ennuyez déjà d’être inutile !

Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour,

Et déjà vous cherchez à pratiquer l’amour !

Je suis auprès de vous en fort bonne posture

De passer pour un homme à donner tablature ;

J’ai la taille d’un maître en ce noble métier,

Et je suis, tout au moins, l’intendant du quartier.

DORANTE

Ne t’effarouche point : je ne cherche, à vrai dire,

Que quelque connoissance où l’on se plaise à rire,

Qu’on puisse visiter par divertissement,

Où l’on puisse en douceur couler quelque moment.

Pour me connoître mal, tu prends mon sens à gauche.

CLITON

J’entends, vous n’êtes pas un homme de débauche,

Et tenez celles-là trop indignes de vous

Que le son d’un écu rend traitables à tous.

Aussi, que vous cherchiez de ces sages coquettes

Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes,

Mais qui ne font l’amour que de babil et d’yeux,

Vous êtes d’encolure à vouloir un peu mieux.

Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ;

Et le jeu, comme on dit, n’en vaut pas les chandelles.

Mais ce seroit pour vous un bonheur sans égal

Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal,

Et de qui la vertu, quand on leur fait service,

N’est pas incompatible avec un peu de vice.

Vous en verrez ici de toutes les façons.

Ne me demandez point cependant de leçons :

Ou je me connois mal à voir votre visage,

Ou vous n’en êtes pas à votre apprentissage ;

Vos lois ne régloient pas si bien tous vos desseins

Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.

DORANTE

À ne rien déguiser, Cliton, je te confesse

Qu’à Poitiers j’ai vécu comme vit la jeunesse ;

J’étois en ces lieux-là de beaucoup de métiers ;

Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers.

Le climat différent veut une autre méthode ;

Ce qu’on admire ailleurs est ici hors de mode :

La diverse façon de parler et d’agir

Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir.

Chez les provinciaux on prend ce qu’on rencontre ;

Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre.

Mais il faut à Paris bien d’autres qualités :

On ne s’éblouit point de ces fausses clartés ;

Et tant d’honnêtes gens, que l’on y voit ensemble,

Font qu’on est mal reçu, si l’on ne leur ressemble.

CLITON

Connoissez mieux Paris, puisque vous en parlez.

Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ;

L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence :

On s’y laisse duper autant qu’en lieu de France ;

Et parmi tant d’esprits, plus polis et meilleurs,

Il y croît des badauds autant et plus qu’ailleurs.

Dans la confusion que ce grand monde apporte,

Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ;

Et dans toute la France il est fort peu d’endroits

Dont il n’ait le rebut aussi bien que le choix.

Comme on s’y connoît mal, chacun s’y fait de mise,

Et vaut communément autant comme il se prise ;

De bien pires que vous s’y font assez valoir.

Mais, pour venir au point que vous voulez savoir,

Êtes-vous libéral ?

DORANTE

Je ne suis point avare.

CLITON

C’est un secret d’amour et bien grand et bien rare ;

Mais il faut de l’adresse à le bien débiter.

Autrement on s’y perd au lieu d’en profiter.

Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne :

La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne.

L’un perd exprès au jeu son présent déguisé ;

L’autre oublie un bijou qu’on auroit refusé.

Un lourdaud libéral auprès d’une maîtresse

Semble donner l’aumône alors qu’il fait largesse ;

Et d’un tel contre-temps il fait tout ce qu’il fait,

Que quand il tâche à plaire, il offense en effet.

DORANTE

Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames,

Et me dis seulement si tu connois ces dames.

CLITON

Non : cette marchandise est de trop bon aloi ;

Ce n’est point là gibier à des gens comme moi ;

Il est aisé pourtant d’en savoir des nouvelles,

Et bientôt leur cocher m’en dira des plus belles.

DORANTE

Penses-tu qu’il t’en dise ?

CLITON

Assez pour en mourir :

Puisque c’est un cocher, il aime à discourir.

Scène II

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE.

CLARICE, faisant un faux pas, et comme se laissant choir

Ay !

DORANTE, lui donnant la main

Ce malheur me rend un favorable office,

Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ;

Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain

Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE

L’occasion ici fort peu vous favorise,

Et ce foible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.

DORANTE

Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :

Mes soins ni vos desirs n’y prennent point de part ;

Et sa douceur mêlée avec cette amertume

Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,

Puisque enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé,

À mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE

S’il a perdu sitôt ce qui pouvoit vous plaire,

Je veux être à mon tour d’un sentiment contraire,

Et crois qu’on doit trouver plus de félicité

À posséder un bien sans l’avoir mérité.

J’estime plus un don qu’une reconnaissance :

Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;

Et le plus grand bonheur au mérite rendu

Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.

La faveur qu’on mérite est toujours achetée ;

L’heur en croît d’autant plus, moins elle est méritée ;

Et le bien où sans peine elle fait parvenir

Par le mérite à peine auroit pu s’obtenir.

DORANTE

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur si grande.

J’en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux,

Moins il s’en connoît digne, et plus s’en tient heureux.

On me l’a pu toujours dénier sans injure ;

Et si la recevant ce cœur même en murmure,

Il se plaint du malheur de ses félicités,

Que le hasard lui donne, et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu’on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l’intention seule en forme le prix,

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme

D’une main qu’on me donne en me refusant l’âme.

Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain,

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICE

Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle,

Puisque j’en viens de voir la première étincelle.

Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment,

Le mien ne sut jamais brûler si promptement ;

Mais peut-être, à présent que j’en suis avertie,

Le temps donnera place à plus de sympathie.

Confessez cependant qu’à tort vous murmurez

Du mépris de vos feux, que j’avois ignorés.

Scène III

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.

DORANTE

C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.

Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,

C’est-à-dire du moins depuis un an entier,

Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;

Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;

Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;

Et je n’ai pu trouver que cette occasion

À vous entretenir de mon affection.

CLARICE

Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?

DORANTE

Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.

CLITON

Que lui va-t-il conter ?

DORANTE

Et durant ces quatre ans

Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,

Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,

Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :

Et même la gazette a souvent divulgués…

CLITON, le tirant par la basque

Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?

DORANTE

Tais-toi.

CLITON

Vous rêvez, dis-je, ou…

DORANTE

Tais-toi, misérable.

CLITON

Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;

Vous en revîntes hier.

DORANTE, à Cliton

Te tairas-tu, maraud ?

Mon nom dans nos succès s’étoit mis assez haut

Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;

Et je suivrois encore un si noble exercice,

N’étoit que l’autre hiver, faisant ici ma cour,

Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.

Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;

Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;

Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux

Dès ce premier moment oublia tout pour eux.

Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,

De mille exploits fameux enfler ma renommée,

Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,

Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.

ISABELLE, à Clarice, tout bas

Madame, Alcippe vient ; il aura de l’ombrage.

CLARICE

Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage.

Adieu.

DORANTE

Quoi ? me priver sitôt de tout mon bien !

CLARICE

Nous n’avons pas loisir d’un plus long entretien ;

Et, malgré la douceur de me voir cajolée,

Il faut que nous fassions seules deux tours d’allée.

DORANTE

Cependant accordez à mes vœux innocents

La licence d’aimer des charmes si puissants.

CLARICE

Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime,

N’en demande jamais licence qu’à soi-même.

Scène IV

DORANTE, CLITON.

DORANTE

Suis-les, Cliton.

CLITON

J’en sais ce qu’on en peut savoir.

La langue du cocher a fait tout son devoir.

« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse,

Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »

DORANTE

Quelle place ?

CLITON

Royale, et l’autre y loge aussi.

Il n’en sait pas le nom, mais j’en prendrai souci.

DORANTE

Ne te mets point, Cliton, en peine de l’apprendre.

Celle qui m’a parlé, celle qui m’a su prendre,

C’est Lucrèce, ce l’est sans aucun contredit :

Sa beauté m’en assure, et mon cœur me le dit.

CLITON

Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,

La plus belle des deux, je crois que ce soit l’autre.

DORANTE

Quoi ? celle qui s’est tue et qui, dans nos propos,

N’a jamais eu l’esprit de mêler quatre mots ?

CLITON

Monsieur, quand une femme a le don de se taire,

Elle a des qualités au-dessus du vulgaire :

C’est un effort du ciel qu’on a peine à trouver ;

Sans un petit miracle il ne peut l’achever ;

Et la nature souffre extrême violence,

Lorsqu’il en fait d’humeur à garder le silence.

Pour moi, jamais l’amour n’inquiète mes nuits ;

Et, quand le cœur m’en dit, j’en prends par où je puis ;

Mais naturellement femme qui se peut taire

A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire,

Qu’eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté,

Je lui voudrois donner le prix de la beauté.

C’est elle assurément qui s’appelle Lucrèce :

Cherchez un autre nom pour l’objet qui vous blesse ;

Ce n’est point là le sien : celle qui n’a dit mot,

Monsieur, c’est la plus belle, ou je ne suis qu’un sot.

DORANTE

Je t’en crois sans jurer avec tes incartades.

Mais voici les plus chers de mes vieux camarades :

Ils semblent étonnés, à voir leur action.

Scène V

DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE, CLITON.

PHILISTE, à Alcippe

Quoi ? sur l’eau la musique, et la collation ?

ALCIPPE, à Philiste

Oui, la collation avecque la musique.

PHILISTE, à Alcippe

Hier au soir ?

ALCIPPE, à Philiste

Hier au soir.

PHILISTE, à Alcippe

Et belle ?

ALCIPPE, à Philiste

Magnifique.

PHILISTE, à Alcippe

Et par qui ?

ALCIPPE, à Philiste

C’est de quoi je suis mal éclairci.

DORANTE, les saluant

Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !

ALCIPPE

Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.

DORANTE

J’ai rompu vos discours d’assez mauvaise grâce :

Vous le pardonnerez à l’aise de vous voir.

PHILISTE

Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir.

DORANTE

Mais de quoi parliez-vous ?

ALCIPPE

D’une galanterie.

DORANTE

D’amour ?

ALCIPPE

Je le présume.

DORANTE

Achevez, je vous prie,

Et souffrez qu’à ce mot ma curiosité

Vous demande sa part de cette nouveauté.

ALCIPPE

On dit qu’on a donné musique à quelque dame.

DORANTE

Sur l’eau ?

ALCIPPE

Sur l’eau.

DORANTE

Souvent l’onde irrite la flamme.

PHILISTE

Quelquefois.

DORANTE

Et ce fut hier au soir ?

ALCIPPE

Hier au soir.

DORANTE

Dans l’ombre de la nuit le feu se fait mieux voir :

Le temps étoit bien pris. Cette dame, elle est belle ?

ALCIPPE

Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.

DORANTE

Et la musique ?

ALCIPPE

Assez pour n’en rien dédaigner.

DORANTE

Quelque collation a pu l’accompagner ?

ALCIPPE

On le dit.

DORANTE

Fort superbe ?

ALCIPPE

Et fort bien ordonnée.

DORANTE

Et vous ne savez point celui qui l’a donnée ?

ALCIPPE

Vous en riez !

DORANTE

Je ris de vous voir étonné

D’un divertissement que je me suis donné.

ALCIPPE

Vous ?

DORANTE

Moi-même.

ALCIPPE

Et déjà vous avez fait maîtresse ?

DORANTE

Si je n’en avois fait, j’aurois bien peu d’adresse,

Moi qui depuis un mois suis ici de retour.

Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :

De nuit, incognito, je rends quelques visites ;

Ainsi…

CLITON, à Dorante, à l’oreille

Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.

DORANTE

Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…

CLITON

J’enrage de me taire et d’entendre mentir !

PHILISTE, à Alcippe, tout bas

Voyez qu’heureusement dedans cette rencontre

Votre rival lui-même à vous-même se montre.

DORANTE, revenant à eux

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.

J’avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;

Les quatre contenoient quatre chœurs de musique

Capables de charmer le plus mélancolique ;

Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;

Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,

Qui tour à tour dans l’air poussoient des harmonies

Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.

Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès

De rameaux enlacés pour conserver le frais,

Dont chaque extrémité portoit un doux mélange

De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.

Je fis de ce bateau la salle du festin :

Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;

De cinq autres beautés la sienne fut suivie,

Et la collation fut aussitôt servie.

Je ne vous dirai point les différents apprêts,

Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :

Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices

On servit douze plats, et qu’on fit six services,

Cependant que les eaux, les rochers et les airs

Répondoient aux accents de nos quatre concerts.

Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,

S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,

Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux

D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,

Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,

Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.

Après ce passe-temps, on dansa jusqu’au jour,

Dont le soleil jaloux avança le retour :

S’il eût pris notre avis, sa lumière importune

N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;

Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos desirs,

Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.

ALCIPPE

Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;

Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.

DORANTE

J’avois été surpris ; et l’objet de mes vœux

Ne m’avoit tout au plus donné qu’une heure ou deux.

PHILISTE

Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle.

DORANTE

Il s’est fallu passer à cette bagatelle :

Alors que le temps presse, on n’a pas à choisir.

ALCIPPE

Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.

DORANTE

Faites état de moi.

ALCIPPE, à Philiste, en s’en allant

Je meurs de jalousie !

PHILISTE, à Alcippe

Sans raison toutefois votre âme en est saisie :

Les signes du festin ne s’accordent pas bien.

ALCIPPE, à Philiste

Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.

Scène VI

DORANTE, CLITON.

CLITON

Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ?

DORANTE

Je remets à ton choix de parler ou te taire ;

Mais quand tu vois quelqu’un ne fais plus l’insolent.

CLITON

Votre ordinaire est-il de rêver en parlant ?

DORANTE

Où me vois-tu rêver ?

CLITON

J’appelle rêveries

Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries ;

Je parle avec respect.

DORANTE

Pauvre esprit !

CLITON

Je le perds

Quand je vous oy parler de guerre et de concerts.

Vous voyez sans péril nos batailles dernières,

Et faites des festins qui ne vous coûtent guères.

Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ?

DORANTE

J’en montre plus de flamme, et j’en fais mieux ma cour.

CLITON

Qu’a de propre la guerre à montrer votre flamme ?

DORANTE

Oh ! le beau compliment à charmer une dame

De lui dire d’abord : « J’apporte à vos beautés

Un cœur nouveau venu des universités ;

Si vous avez besoin de lois et de rubriques,

Je sais le Code entier avec les Authentiques,

Le Digeste nouveau, le vieux, l’Infortiat,

Ce qu’en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! »

Qu’un si riche discours nous rend considérables !

Qu’on amollit par là de cœurs inexorables !

Qu’un homme à paragraphe est un joli galant !

On s’introduit bien mieux à titre de vaillant :

Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace,

À mentir à propos, jurer de bonne grâce,

Étaler force mots qu’elles n’entendent pas,

Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,

Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares

Plus ils blessent l’oreille, et plus leur semblent rares,

Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,

Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :

Sans ordre et sans raison, n’importe, on les étonne ;

On leur fait admirer les bayes qu’on leur donne,

Et tel, à la faveur d’un semblable débit,

Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

CLITON

À qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire ;

Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.

DORANTE

J’aurai déjà gagné chez elle quelques accès ;

Et loin d’en redouter un malheureux succès,

Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,

Nous pourrons sous ces mots être d’intelligence.

Voilà traiter l’amour, Cliton, et comme il faut.

CLITON

À vous dire le vrai, je tombe de bien haut.

Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine

N’ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine ;

Vous allez au delà de leurs enchantements :

Vous seriez un grand maître à faire des romans ;

Ayant si bien en main le festin et la guerre,

Vos gens en moins de rien courroient toute la terre :

Et ce seroit pour vous des travaux fort légers

Que d’y mêler partout la pompe et les dangers.

Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.

DORANTE

J’aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;

Et sitôt que j’en vois quelqu’un s’imaginer

Que ce qu’il veut m’apprendre a de quoi m’étonner,

Je le sers aussitôt d’un conte imaginaire,

Qui l’étonne lui-même, et le force à se taire.

Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors

De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps…

CLITON

Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques

Vous peuvent engager en de fâcheux intriques.

DORANTE

Nous nous en tirerons ; mais tous ces vains discours

M’empêchent de chercher l’objet de mes amours :

Tâchons de le rejoindre, et sache qu’à me suivre

Je t’apprendrai bientôt d’autres façons de vivre.

Fin du premier acte.

Acte II

Scène première

GÉRONTE, CLARICE, ISABELLE.

CLARICE

Je sais qu’il vaut beaucoup étant sorti de vous ;

Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux,

Par quelque haut récit qu’on en soit conviée,

C’est grande avidité de se voir mariée.

D’ailleurs, en recevoir visite et compliment,

Et lui permettre accès en qualité d’amant,

À moins qu’à vos projets un plein effet réponde,

Ce seroit trop donner à discourir au monde.

Trouvez donc un moyen de me le faire voir,

Sans m’exposer au blâme, et manquer au devoir.

GÉRONTE

Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice :

Ce que vous m’ordonnez est la même justice ;

Et comme c’est à nous à subir votre loi,

Je reviens tout à l’heure, et Dorante avec moi.

Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre,

Afin qu’avec loisir vous puissiez le connoître,

Examiner sa taille, et sa mine, et son air,

Et voir quel est l’époux que je vous veux donner.

Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l’école ;

Et si l’on pouvoit croire un père à sa parole,

Quelque écolier qu’il soit, je dirois qu’aujourd’hui

Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui.

Mais vous en jugerez après la voix publique.

Je cherche à l’arrêter, parce qu’il m’est unique,

Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.

CLARICE

Vous m’honorez beaucoup d’un si glorieux choix :

Je l’attendrai, Monsieur, avec impatience,

Et je l’aime déjà sur cette confiance.

Scène II

ISABELLE, CLARICE.

ISABELLE

Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.

CLARICE

Mais pour le voir ainsi qu’en pourrai-je juger ?

J’en verrai le dehors, la mine, l’apparence ;

Mais du reste, Isabelle, où prendre l’assurance ;

Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs ;

Les visages souvent sont de doux imposteurs :

Que de défauts d’esprit se couvrent de leurs grâces,

Et que de beaux semblants cachent des âmes basses !

Les yeux en ce grand choix ont la première part ;

Mais leur déférer tout, c’est tout mettre au hasard :

Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire,

Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire,

En croire leur refus, et non pas leur aveu,

Et sur d’autres conseils laisser naître son feu.

Cette chaîne, qui dure autant que notre vie,

Et qui devroit donner plus de peur que d’envie,

Si l’on n’y prend bien garde, attache assez souvent

Le contraire au contraire, et le mort au vivant ;

Et pour moi, puisqu’il faut qu’elle me donne un maître,

Avant que l’accepter, je voudrais le connoître,

Mais connoître dans l’âme.

ISABELLE

Eh bien ! qu’il parle à vous.

CLARICE

Alcippe le sachant en deviendroit jaloux.

ISABELLE

Qu’importe qu’il le soit, si vous avez Dorante ?

CLARICE

Sa perte ne m’est pas encore indifférente ;

Et l’accord de l’hymen entre nous concerté,

Si son père venoit, seroit exécuté.

Depuis plus de deux ans, il promet et diffère :

Tantôt c’est maladie, et tantôt quelque affaire ;

Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts,

Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours.

Je prends tous ces délais pour une résistance,

Et ne suis pas d’humeur à mourir de constance.

Chaque moment d’attente ôte de notre prix,

Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :

C’est un nom glorieux qui se garde avec honte ;

Sa défaite est fâcheuse à moins que d’être prompte ;

Le temps n’est pas un Dieu qu’elle puisse braver,

Et son honneur se perd à le trop conserver.

ISABELLE

Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre

De qui l’humeur auroit de quoi plaire à la vôtre ?

CLARICE

Oui, je le quitterois ; mais pour ce changement

Il me faudroit en main avoir un autre amant,

Savoir qu’il me fût propre, et que son hyménée

Dût bientôt à la sienne unir ma destinée.

Mon humeur sans cela ne s’y résout pas bien ;

Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ;

Son père peut venir, quelque longtemps qu’il tarde.

ISABELLE

Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde,

Lucrèce est votre amie et peut beaucoup pour vous ;

Elle n’a point d’amants qui deviennent jaloux :

Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître

Qu’elle veut cette nuit le voir par la fenêtre.

Comme il est jeune encore, on l’y verra voler ;

Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,

Sans qu’Alcippe jamais en découvre l’adresse,

Ni que lui-même pense à d’autres qu’à Lucrèce.

CLARICE

L’invention est belle, et Lucrèce aisément

Se résoudra pour moi d’écrire un compliment :

J’admire ton adresse à trouver cette ruse.

ISABELLE

Puis-je vous dire encor que, si je ne m’abuse,

Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas ?

CLARICE

Ah ! bon Dieu ! si Dorante avoit autant d’appas,

Que d’Alcippe aisément il obtiendroit la place !

ISABELLE

Ne parlez point d’Alcippe ; il vient.

CLARICE

Qu’il m’embarrasse !

Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet,

Et tout ce qu’on peut dire en un pareil sujet.

Scène III

CLARICE, ALCIPPE.

ALCIPPE

Ah ! Clarice ! ah ! Clarice, inconstante ! volage !

CLARICE

Auroit-il deviné déjà ce mariage ?

Alcippe, qu’avez-vous ? qui vous fait soupirer ?

ALCIPPE

Ce que j’ai, déloyale ! et peux-tu l’ignorer ?

Parle à ta conscience, elle devroit t’apprendre…

CLARICE

Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.

ALCIPPE

Ton père va descendre, âme double et sans foi !

Confesse que tu n’as un père que pour moi.

La nuit, sur la rivière…

CLARICE

Eh bien ! sur la rivière ?

La nuit ! quoi ? qu’est-ce enfin ?

ALCIPPE

Oui, la nuit tout entière !

CLARICE

Après ?

ALCIPPE

Quoi ! sans rougir ?

CLARICE

Rougir ! à quel propos ?

ALCIPPE

Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ?

CLARICE

Mourir pour les entendre ! et qu’ont-ils de funeste ?

ALCIPPE

Tu peux donc les ouïr et demander le reste ?

Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout ?

CLARICE

Quoi, tout ?

ALCIPPE

Tes passe-temps de l’un à l’autre bout.

CLARICE

Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !

ALCIPPE

Quand je te veux parler, ton père va descendre,

Il t’en souvient alors ; le tour est excellent !

Mais pour passer la nuit auprès de ton galant…

CLARICE

Alcippe, êtes-vous fol ?

ALCIPPE

Je n’ai plus lieu de l’être,

À présent que le ciel me fait te mieux connoître.

Oui, pour passer la nuit en danses et festin,

Être avec ton galant du soir jusqu’au matin

(Je ne parle que d’hier), tu n’as point lors de père.

CLARICE

Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?

ALCIPPE

Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret :

Choisis une autre fois un amant plus discret ;

Lui-même il m’a tout dit.

CLARICE

Qui, lui-même ?

ALCIPPE

Dorante.

CLARICE

Dorante !

ALCIPPE

Continue, et fais bien l’ignorante.

CLARICE

Si je le vis jamais, et si je le connoi… !

ALCIPPE

Ne viens-je pas de voir son père avecque toi ?

Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,

La nuit avec le fils, le jour avec le père !

CLARICE

Son père de vieux temps est grand ami du mien.

ALCIPPE

Cette vieille amitié faisoit votre entretien ?

Tu te sens convaincue, et tu m’oses répondre !

Te faut-il quelque chose encor pour te confondre ?

CLARICE

Alcippe, si je sais quel visage a le fils…

ALCIPPE

La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.

Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,

Une collation superbe et magnifique,

Six services de rang, douze plats à chacun ?

Son entretien alors t’étoit fort importun ?

Quand ses feux d’artifice éclairoient le rivage,

Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?

Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,

Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?

T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.

CLARICE

Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.

ALCIPPE

Quoi ! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ?

CLARICE

Quelqu’un a pris plaisir à se jouer de vous,

Alcippe, croyez-moi.

ALCIPPE

Ne cherche point d’excuses ;

Je connois tes détours, et devine tes ruses.

Adieu : suis ton Dorante, et l’aime désormais ;

Laisse en repos Alcippe et n’y pense jamais.

CLARICE

Écoutez quatre mots.

ALCIPPE

Ton père va descendre.

CLARICE

Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ;

Et j’aurai tout loisir de vous désabuser.

ALCIPPE

Je ne t’écoute point, à moins que m’épouser,

À moins qu’en attendant le jour du mariage,

M’en donner ta parole et deux baisers en gage.

CLARICE

Pour me justifier vous demandez de moi,

Alcippe ?

ALCIPPE

Deux baisers, et ta main, et ta foi.

CLARICE

Que cela ?

ALCIPPE

Résous-toi, sans plus me faire attendre.

CLARICE

Je n’ai pas le loisir, mon père va descendre.

Scène IV

ALCIPPE

Va, ris de ma douleur alors que je te perds ;

Par ces indignités romps toi-même mes fers ;

Aide mes feux trompés à se tourner en glace ;

Aide un juste courroux à se mettre en leur place.

Je cours à la vengeance, et porte à ton amant

Le vif et prompt effet de mon ressentiment.

S’il est homme de cœur, ce jour même nos armes

Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ;

Et plutôt que le voir possesseur de mon bien,

Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien !

Le voici, ce rival, que son père t’amène :

Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ;

Sa vue accroît l’ardeur dont je me sens brûler :

Mais ce n’est pas ici qu’il faut le quereller.

Scène V

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE

Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade

Me mettroit hors d’haleine, et me feroit malade.

Que l’ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !

DORANTE

Paris semble à mes yeux un pays de romans.

J’y croyois ce matin voir une île enchantée :

Je la laissai déserte, et la trouve habitée ;

Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons,

En superbes palais a changé ses buissons.

GÉRONTE

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ;

Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal

Aux superbes dehors du palais Cardinal.

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

Mais changeons de discours. Tu sais combien je t’aime ?

DORANTE

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.

GÉRONTE

Comme de mon hymen il n’est sorti que toi,

Et que je te vois prendre un périlleux emploi,

Où l’ardeur pour la gloire à tout oser convie,

Et force à tout moment de négliger la vie,

Avant qu’aucun malheur te puisse être avenu,

Pour te faire marcher un peu plus retenu,

Je te veux marier.

DORANTE, à part

Oh ! ma chère Lucrèce !

GÉRONTE

Je t’ai voulu choisir moi-même une maîtresse,

Honnête, belle, riche.

DORANTE

Ah ! pour la bien choisir,

Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.

GÉRONTE

Je la connois assez : Clarice est belle et sage

Autant que dans Paris il en soit de son âge ;

Son père de tout temps est mon plus grand ami,

Et l’affaire est conclue.

DORANTE

Ah ! Monsieur, j’en frémi :

D’un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !

GÉRONTE

Fais ce que je t’ordonne.

DORANTE

Il faut jouer d’adresse.

Quoi ? Monsieur, à présent qu’il faut dans les combats

Acquérir quelque nom, et signaler mon bras…

GÉRONTE

Avant qu’être au hasard qu’un autre bras t’immole,

Je veux dans ma maison avoir qui m’en console ;

Je veux qu’un petit-fils puisse y tenir ton rang,

Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang :

En un mot, je le veux.

DORANTE

Vous êtes inflexible !

GÉRONTE

Fais ce que je te dis.

DORANTE

Mais s’il est impossible ?

GÉRONTE

Impossible ! et comment ?

DORANTE

Souffrez qu’aux yeux de tous

Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.

Je suis…

GÉRONTE

Quoi ?

DORANTE

Dans Poitiers…

GÉRONTE

Parle donc, et te lève.

DORANTE

Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.

GÉRONTE

Sans mon consentement ?

DORANTE

On m’a violenté :

Vous ferez tout casser par votre autorité,

Mais nous fûmes tous deux forcés à l’hyménée

Par la fatalité la plus inopinée…

Ah ! si vous le saviez !

GÉRONTE

Dis, ne me cache rien.

DORANTE

Elle est de fort bon lieu, mon père, et, pour son bien,

S’il n’est du tout si grand que votre humeur souhaite…

GÉRONTE

Sachons, à cela près, puisque c’est chose faite.

Elle se nomme ?

DORANTE

Orphise, et son père, Armédon.

GÉRONTE

Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.

Mais poursuis.

DORANTE

Je la vis presque à mon arrivée.

Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,

Tant elle avait d’appas, et tant son œil vainqueur

Par une douce force assujettit mon cœur !

Je cherchai donc chez elle à faire connoissance ;

Et les soins obligeants de ma persévérance

Surent plaire de sorte à cet objet charmant,

Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.

J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;

Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,

Qu’en son quartier souvent je me coulois sans bruit,

Pour causer avec elle une part de la nuit.

Un soir que je venois de monter dans sa chambre…

(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;

Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),

Ce soir même son père en ville avait soupé ;

Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle

Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,

Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)

Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,

Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue ;

Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;

Lui propose un parti qu’on lui venoit d’offrir.

Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !

Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,

Que sans m’inquiéter elle plut à son père.

Ce discours ennuyeux enfin se termina ;

Le bonhomme partoit quand ma montre sonna ;

Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :

« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?

— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,

Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,

N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :

Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.

— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »

Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :

Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,

Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,

Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;

Jugez de notre trouble à ce triste hasard.

Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte ;

Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;

Il appelle au secours, il crie à l’assassin :

Son fils et deux valets me coupent le chemin.

Furieux de ma perte, et combattant de rage,

Au milieu de tous trois je me faisois passage,

Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;

Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.

Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,

De sa frayeur première aucunement remise,

Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,

Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.

Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles,

Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles ;

Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,

Nous croyons gagner tout à différer un peu.

Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,

D’une chambre voisine on perce la muraille :

Alors, me voyant pris, il fallut composer.

(Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)

GÉRONTE

C’est-à-dire en françois qu’il fallut l’épouser ?

DORANTE

Les siens m’avoient trouvé de nuit seul avec elle ;

Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,

Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit ;

À ne le faire pas ma tête en répondoit ;

Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,

À mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes :

Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,

Et me mettre avec elle au comble du bonheur,

Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,

Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place.

Choisissez maintenant de me voir ou mourir,

Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.

GÉRONTE

Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,

Et trouve en ton malheur de telles circonstances,

Que mon amour t’excuse ; et mon esprit touché

Te blâme seulement de l’avoir trop caché.

DORANTE

Le peu de bien qu’elle a me faisoit vous le taire.

GÉRONTE

Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.

Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,

Tu l’aimes, elle t’aime ; il me suffit. Adieu :

Je vais me dégager du père de Clarice.

Scène VI

DORANTE, CLITON.

DORANTE

Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice ?

Le bonhomme en tient-il ? m’en suis-je bien tiré ?

Quelque sot en ma place y seroit demeuré ;

Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,

Et malgré son amour, se fût laissé contraindre.

Oh ! l’utile secret que mentir à propos !

CLITON

Quoi ? ce que vous disiez n’est pas vrai ?

DORANTE

Pas deux mots ;

Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse

Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.

CLITON

Quoi ? la montre, l’épée, avec le pistolet…

DORANTE

Industrie.

CLITON

Obligez, Monsieur, votre valet :

Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,

Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connoître ;

Quoique bien averti, j’étois dans le panneau.

DORANTE

Va, n’appréhende pas d’y tomber de nouveau :

Tu seras de mon cœur l’unique secrétaire,

Et de tous mes secrets le grand dépositaire.

CLITON

Avec ces qualités j’ose bien espérer

Qu’assez malaisément je pourrai m’en parer.

Mais parlons de vos feux. Certes, cette maîtresse…

Scène VII

DORANTE, CLITON, SABINE.

SABINE

(Elle lui donne un billet.)

Lisez ceci, Monsieur.

DORANTE

D’où vient-il ?

SABINE

De Lucrèce.

DORANTE, après l’avoir lu

Dis-lui que j’y viendrai.

(Sabine rentre, et Dorante continue.)

Doute encore, Cliton,

À laquelle des deux appartient ce beau nom.

Lucrèce sent sa part des feux qu’elle fait naître,

Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre.

Dis encor que c’est l’autre, ou que tu n’est qu’un sot.

Qu’auroit l’autre à m’écrire, à qui je n’ai dit mot ?

CLITON

Monsieur, pour ce sujet n’ayons point de querelle :

Cette nuit, à la voix, vous saurez si c’est elle.

DORANTE

Coule-toi là-dedans, et de quelqu’un des siens

Sache subtilement sa famille et ses biens.

Scène VIII

DORANTE, LYCAS.

LYCAS, lui présentant un billet

Monsieur.

DORANTE

Autre billet.

(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)

J’ignore quelle offense

Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence ;

Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.

Je te suis.

(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)

Je revins hier au soir de Poitiers,

D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,

Et j’ai déjà querelle, amour et mariage :

Pour un commencement ce n’est point mal trouvé.

Vienne encore un procès, et je suis achevé.

Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,

Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes :

Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler.

Mais allons voir celui qui m’ose quereller.

Fin du second acte.

Acte III

Scène première

DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE.

PHILISTE

Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,

Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.

Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis

Que je sois survenu pour vous refaire amis,

Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare :

Mon heur en est extrême, et l’aventure rare.

DORANTE

L’aventure est encor bien plus rare pour moi,

Qui lui faisois raison sans avoir su de quoi.

Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :

Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?

Quelque mauvais rapport m’auroit-il pu noircir ?

Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.

ALCIPPE

Vous le savez assez.

DORANTE

Plus je me considère,

Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

ALCIPPE

Eh bien ! puisqu’il vous faut parler clairement,

Depuis plus de deux ans j’aime secrètement ;

Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite ;

Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.

Cependant à l’objet qui me tient sous sa loi,

Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,

Vous avez donné bal, collation, musique ;

Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,

Puisque, pour me jouer un si sensible tour,

Vous m’avez à dessein caché votre retour,

Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade

Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.

Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser

Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.

DORANTE

Si vous pouviez encor douter de mon courage,

Je ne vous guérirois ni d’erreur ni d’ombrage,

Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;

Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,

Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :

Celle que, cette nuit, sur l’eau j’ai régalée

N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;

Car elle est mariée, et ne peut être à vous.

Depuis peu pour affaire elle est ici venue,

Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.

ALCIPPE

Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,

De voir finir sitôt notre division.

DORANTE

Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance

Aux premiers mouvements de votre défiance ;

Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir,

Et ne commencez plus par où l’on doit finir.

Adieu : je suis à vous.

Scène II

ALCIPPE, PHILISTE.

PHILISTE

Ce cœur encor soupire !

ALCIPPE

Hélas ! je sors d’un mal pour tomber dans un pire.

Cette collation, qui l’aura pu donner ?

À qui puis-je m’en prendre ? et que m’imaginer ?

PHILISTE

Que l’ardeur de Clarice est égale à vos flammes.

Cette galanterie étoit pour d’autres dames.

L’erreur de votre page a causé votre ennui ;

S’étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.

J’ai tout su de lui-même, et des gens de Lucrèce.

Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse ;

Mais il n’avait pas vu qu’Hippolyte et Daphné

Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné ;

Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,

Et sans les approcher il suit de rue en rue ;

Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ;

Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien,

Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,

Il rend à votre amour un très mauvais service.

Il les voit donc aller jusques au bord de l’eau,

Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ;

Il voit porter des plats, entend quelque musique,

(À ce que l’on m’a dit, assez mélancolique).

Mais cessez d’en avoir l’esprit inquiété ;

Car enfin le carrosse avoit été prêté :

L’avis se trouve faux, et ces deux autres belles

Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.

ALCIPPE

Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet

J’ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet ?

PHILISTE

Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :

Celui qui de ce trouble est la seconde cause,

Dorante, qui tantôt nous en a tant conté

De son festin superbe et sur l’heure apprêté,

Lui qui, depuis un mois nous cachant sa venue,

La nuit, incognito, visite une inconnue,

Il vint hier de Poitiers, et, sans faire aucun bruit,

Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.

ALCIPPE

Quoi ! sa collation…

PHILISTE

N’est rien qu’un pur mensonge ;

Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.

ALCIPPE

Dorante, en ce combat si peu prémédité,

M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.

La valeur n’apprend point la fourbe en son école :

Tout homme de courage est homme de parole ;

À des vices si bas il ne peut consentir,

Et fuit plus que la mort la honte de mentir.

Cela n’est point.

PHILISTE

Dorante, à ce que je présume,

Est vaillant par nature et menteur par coutume.

Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité,

Et vous-même admirez notre simplicité :

À nous laisser duper nous sommes bien novices.

Une collation servie à six services,

Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,

Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,

Comme si l’appareil d’une telle cuisine

Fût descendu du ciel dedans quelque machine.

Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,

S’il a manque de sens, n’a pas manque de foi.

Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage

Répondoit assez mal aux remarques du page ;

Mais vous ?

ALCIPPE

La jalousie aveugle un cœur atteint,

Et sans examiner, croit tout ce qu’elle craint.

Mais laissons là Dorante avecque son audace ;

Allons trouver Clarice et lui demander grâce :

Elle pouvoit tantôt m’entendre sans rougir.

PHILISTE

Attendez à demain et me laissez agir :

Je veux par ce récit vous préparer la voie,

Dissiper sa colère et lui rendre sa joie.

Ne vous exposez point, pour gagner un moment,

Aux premières chaleurs de son ressentiment.

ALCIPPE

Si du jour qui s’enfuit la lumière est fidèle,

Je pense l’entrevoir avec son Isabelle.

Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux

Jusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.

Scène III

CLARICE, ISABELLE.

CLARICE

Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.

ISABELLE

Il n’est pas encor tard, et rien ne vous en presse.

Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit :

À peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.

CLARICE

Clarice à la servir ne seroit pas moins prompte.

Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?

Et sais-tu que ce fils qu’il m’avoit tant vanté

Est ce même inconnu qui m’en a tant conté ?

ISABELLE

À Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnoître ;

Et sitôt que Géronte a voulu disparoître,

Le voyant resté seul avec un vieux valet,

Sabine à nos yeux même a rendu le billet.

Vous parlerez à lui.

CLARICE

Qu’il est fourbe, Isabelle.

ISABELLE

Eh bien ! cette pratique est-elle si nouvelle ?

Dorante est-il le seul, qui, de jeune écolier,

Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ?

Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,

Et si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne ;

Sur chaque occasion tranchent des entendus ;

Content quelque défaite, et des chevaux perdus ;

Qui dans une gazette apprenant ce langage,

S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,

Et se donnent ici pour témoins approuvés

De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !

Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,

Que les filles de cœur aiment les gens d’épée ;

Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain

Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.

Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître,

Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,

Et s’est osé promettre un traitement plus doux

Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.

CLARICE

En matière de fourbe il est maître, il y pipe ;

Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe.

Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau

D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau.

(Juge un peu si la pièce a la moindre apparence).

Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,

Me fait une querelle où je ne comprends rien.

J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ;

Il me parle de bal, de danse, de musique,

D’une collation superbe et magnifique,

Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,

Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.

ISABELLE

Reconnoissez par là que Dorante vous aime,

Et que dans son amour son adresse est extrême ;

Il aura su qu’Alcippe étoit bien avec vous,

Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux.

Soudain à cet effort il en a joint un autre :

Il a fait que son père est venu voir le vôtre.

Un amant peut-il mieux agir en un moment

Que de gagner un père et brouiller l’autre amant ?

Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite ;

Il vous aime, il vous plaît : c’est une affaire faite.

CLARICE

Elle est faite, de vrai, ce qu’elle se fera.

ISABELLE

Quoi ? votre cœur se change, et désobéira ?

CLARICE

Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.

Explique, si tu peux, encor ses impostures :

Il étoit marié sans que l’on en sût rien ;

Et son père a repris sa parole du mien,

Fort triste de visage et fort confus dans l’âme.

ISABELLE

Ah ! je dis à mon tour : « Qu’il est fourbe, Madame ! »

C’est bien aimer la fourbe, et l’avoir bien en main,

Que de prendre plaisir à fourber sans dessein ;

Car, pour moi, plus j’y songe, et moins je puis comprendre

Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.

Mais qu’allez-vous donc faire ? et pourquoi lui parler ?

Est-ce à dessein d’en rire, ou de le quereller ?

CLARICE

Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

ISABELLE

J’en prendrois davantage à le laisser morfondre.

CLARICE

Je veux l’entretenir par curiosité.

Mais j’entrevois quelqu’un dans cette obscurité,

Et si c’étoit lui-même, il pourroit me connoître :

Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,

Puisque c’est sous son nom que je lui dois parler.

Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller :

Si sa mauvaise humeur déjà n’est apaisée,

Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.

Scène IV

DORANTE, CLITON.

DORANTE

Voici l’heure et le lieu que marque le billet.

CLITON

J’ai su tout ce détail d’un ancien valet.

Son père est de la robe, et n’a qu’elle de fille ;

Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille.

Mais, Monsieur, ce seroit pour me bien divertir,

Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir :

Le divertissement seroit rare, ou je meure !

Et je voudrois qu’elle eût ce talent pour une heure ;

Qu’elle pût un moment vous piper en votre art,

Rendre conte pour conte, et martre pour renard :

D’un et d’autre côté j’en entendrois de bonnes.

DORANTE

Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :

Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,

Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins.

Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.

Scène V

CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ; DORANTE, CLITON, en bas.

CLARICE, à Isabelle

Isabelle,

Durant notre entretien demeure en sentinelle.

ISABELLE

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,

Je ne manquerai pas de vous en avertir.

(Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.)

LUCRÈCE, à Clarice

Il conte assez au long ton histoire à mon père.

Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.

CLARICE

Êtes-vous là, Dorante ?

DORANTE

Oui, Madame, c’est moi,

Qui veux vivre et mourir sous votre seule foi.

LUCRÈCE, à Clarice

Sa fleurette pour toi prend encor même style.

CLARICE, à Lucrèce

Il devroit s’épargner cette gêne inutile.

Mais m’auroit-il déjà reconnue à la voix ?

CLITON, à Dorante

C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

DORANTE, à Clarice

Oui, c’est moi qui voudrois effacer de ma vie

Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.

Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !

C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;

C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse

Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.

CLARICE, à Lucrèce

Chère amie, il en conte à chacune à son tour.

LUCRÈCE, à Clarice

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

DORANTE

À vos commandements j’apporte donc ma vie,

Trop heureux si pour vous elle m’étoit ravie !

Disposez-en, Madame, et me dites en quoi

Vous avez résolu de vous servir de moi.

CLARICE

Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;

Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,

Car elle est impossible.

DORANTE

Impossible ? Ah ! pour vous

Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.

CLARICE

Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?

DORANTE

Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;

Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.

CLARICE, à Lucrèce

Est-il un plus grand fourbe ?

LUCRÈCE, à Clarice

Il ne sait que mentir

DORANTE

Je ne le fus jamais ; et si par cette voie,

On pense…

CLARICE

Et vous pensez encor que je vous croie ?

DORANTE

Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens !

CLARICE

Un menteur est toujours prodigue de serments.

DORANTE

Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée

Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,

Cessez d’être en balance, et de vous défier

De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.

CLARICE, à Lucrèce

On diroit qu’il est vrai, tant son effronterie

Avec naïveté pousse une menterie.

DORANTE

Pour vous ôter de doute, agréez que demain

En qualité d’époux je vous donne la main.

CLARICE

Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.

DORANTE

Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,

Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.

CLARICE

C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,

Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,

Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;

Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,

Que depuis une année il fait ici sa cour ;

Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,

Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;

Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :

Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !

Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.

CLITON, à Dorante

Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

DORANTE, à Cliton

Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.

(À Clarice.)

De ces inventions chacune a sa raison :

Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;

Mais à présent je passe à la plus importante :

J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer

Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;

Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;

Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?

CLARICE

Moi ?

DORANTE

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…

CLITON, bas, à Dorante

De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

DORANTE, bas, à Cliton

Ah ! je t’arracherai cette langue importune.

(À Clarice.)

Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,

L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir

Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…

CLARICE, à Lucrèce

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

DORANTE

Cette adresse

A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;

Et par ce mariage au besoin inventé,

J’ai su rompre celui qu’on m’avait apprêté.

Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,

Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;

Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,

Et joignez à ces noms celui de votre amant.

Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;

J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;

Et libre pour entrer en des liens si doux,

Je me fais marié pour toute autre que vous.

CLARICE

Votre flamme en naissant a trop de violence,

Et me laisse toujours en juste défiance.

Le moyen que mes yeux eussent de tels appas

Pour qui m’a si peu vue et ne me connoît pas ?

DORANTE

Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;

Périandre est le nom de Monsieur votre père ;

Il est homme de robe, adroit et retenu ;

Dix mille écus de rente en font le revenu ;

Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;

Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.

Vous connois-je à présent ? dites encor que non.

CLARICE, à Lucrèce

Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.

LUCRÈCE, en elle-même

Plût à Dieu !

CLARICE, à Lucrèce

Découvrons le fond de l’artifice.

(À Dorante.)

J’avois voulu tantôt vous parler de Clarice,

Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.

Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?

DORANTE

Par cette question n’éprouvez plus ma flamme.

Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,

Et vous ne pouvez plus désormais ignorer

Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer.

Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,

Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

CLARICE

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :

Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté ;

Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle,

De bien mieux faits que vous se contenteroient d’elle.

DORANTE

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.

CLARICE

Quel est-il, ce défaut ?

DORANTE

Elle ne me plaît pas ;

Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,

Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.

CLARICE

Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour

Vous lui serriez la main, et lui parliez d’amour.

DORANTE

Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.

CLARICE, à Lucrèce

Écoutez l’imposteur ; c’est hasard s’il n’en jure.

DORANTE

Que du ciel…

CLARICE, à Lucrèce

L’ai-je dit ?

DORANTE

J’éprouve le courroux

Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous !

CLARICE

Je ne puis plus souffrir une telle impudence,

Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :

Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer,

Comme si je pouvois vous croire, ou l’endurer !

Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,

Que souvent je m’égaye ainsi par raillerie,

Et que, pour me donner des passe-temps si doux,

J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.

Scène VI

DORANTE, CLITON.

CLITON

Eh bien ! vous le voyez, l’histoire est découverte.

DORANTE

Ah ! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.

CLITON

Vous en avez sans doute un plus heureux succès,

Et vous avez gagné chez elle un grand accès ;

Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,

Et vous fais sous ces mots être d’intelligence.

DORANTE

Peut-être. Qu’en crois-tu ?

CLITON

Le peut-être est gaillard.

DORANTE

Penses-tu qu’après tout j’en quitte encor ma part,

Et tienne tout perdu pour un peu de traverse ?

CLITON

Si jamais cette part tomboit dans le commerce,

Et qu’il vous vînt marchand pour ce trésor caché,

Je vous conseillerois d’en faire bon marché.

DORANTE

Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable ?

CLITON

À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.

DORANTE

Je disois vérité.

CLITON

Quand un menteur la dit,

En passant par sa bouche, elle perd son crédit.

DORANTE

Il faut donc essayer si par quelque autre bouche

Elle pourra trouver un accueil moins farouche.

Allons sur le chevet rêver quelque moyen

D’avoir de l’incrédule un plus doux entretien.

Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune :

Telle rend des mépris qui veut qu’on l’importune ;

Et de quelques effets que les siens soient suivis,

Il sera demain jour, et la nuit porte avis.

Fin du troisième acte.

Acte IV

Scène première

DORANTE, CLITON.

CLITON

Mais, Monsieur, pensez-vous qu’il soit jour chez Lucrèce ?

Pour sortir si matin elle a trop de paresse.

DORANTE

On trouve bien souvent plus qu’on ne croit trouver,

Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver :

J’en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée

Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.

CLITON

À propos de rêver, n’avez-vous rien trouvé

Pour servir de remède au désordre arrivé ?

DORANTE

Je me suis souvenu d’un secret que toi-même

Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême :

Un amant obtient tout quand il est libéral.

CLITON

Le secret est fort beau, mais vous l’appliquez mal :

Il ne fait réussir qu’auprès d’une coquette.

DORANTE

Je sais ce qu’est Lucrèce, elle est sage et discrète ;

À lui faire présent mes efforts seroient vains :

Elle a le cœur trop bon ; mais ses gens ont des mains ;

Et bien que sur ce point elle les désavoue,

Avec un tel secret leur langue se dénoue :

Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.

À tel prix que ce soit, il m’en faut acheter.

Si celle-ci venoit qui m’a rendu sa lettre,

Après ce qu’elle a fait j’ose tout m’en promettre ;

Et ce sera hasard, si, sans beaucoup d’effort,

Je ne trouve moyen de lui payer le port.

CLITON

Certes, vous dites vrai, j’en juge par moi-même :

Ce n’est point mon humeur de refuser qui m’aime ;

Et comme c’est m’aimer que me faire présent,

Je suis toujours alors d’un esprit complaisant.

DORANTE

Il est beaucoup d’humeurs pareilles à la tienne.

CLITON

Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,

Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,

Il court quelque bruit sourd qu’Alcippe s’est battu.

DORANTE

Contre qui ?

CLITON

L’on ne sait ; mais ce confus murmure

D’un air pareil au vôtre à peu près le figure ;

Et si de tout le jour je vous avois quitté,

Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.

DORANTE

Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ?

CLITON

Ah ! Monsieur, m’auriez-vous joué ce tour d’adresse ?

DORANTE

Nous nous battîmes hier, et j’avois fait serment

De ne parler jamais de cet événement ;

Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,

À toi, de mes secrets le grand dépositaire,

Je ne cèlerai rien, puisque je l’ai promis.

Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :

Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;

Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,

Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester

Qu’à la première vue il en faudroit tâter.

Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille,

Fait de notre embrassade un appel à l’oreille ;

Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,

Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins ;

Et le perçant à jour de deux coups d’estocade

Je le mets hors d’état d’être jamais malade :

Il tombe dans son sang.

CLITON

À ce compte il est mort ?

DORANTE

Je le laissai pour tel.

CLITON

Certes, je plains son sort :

Il étoit honnête homme, et le ciel ne déploie…

Scène II

DORANTE, ALCIPPE, CLITON.

ALCIPPE

Je te veux, cher ami, faire part de ma joie.

Je suis heureux : mon père…

DORANTE

Eh bien ?

ALCIPPE

Vient d’arriver.

CLITON, à Dorante

Cette place pour vous est commode à rêver.

DORANTE

Ta joie est peu commune, et pour revoir un père

Un tel homme que nous ne se réjouit guère.

ALCIPPE

Un esprit que la joie entièrement saisit,

Présume qu’on l’entend au moindre mot qu’il dit.

Sache donc que je touche à l’heureuse journée

Qui doit avec Clarice unir ma destinée :

On attendoit mon père afin de tout signer.

DORANTE

C’est ce que mon esprit ne pouvoit deviner ;

Mais je m’en réjouis. Tu vas entrer chez elle ?

ALCIPPE

Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle ;

Et je t’en ai voulu faire part en passant.

DORANTE

Tu t’acquiers d’autant plus un cœur reconnoissant.

Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce ?

ALCIPPE

Cependant qu’au logis mon père se délasse,

J’ai voulu par devoir prendre l’heure du sien.

CLITON, à Dorante

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

ALCIPPE

Je n’ai de part ni d’autre aucune défiance.

Excuse d’un amant la juste impatience :

Adieu.

DORANTE

Le ciel te donne un hymen sans souci !

Scène III

DORANTE, CLITON.

CLITON

Il est mort ! Quoi ? Monsieur, vous m’en donnez aussi,

À moi, de votre cœur l’unique secrétaire,

À moi, de vos secrets le grand dépositaire !

Avec ces qualités j’avois lieu d’espérer

Qu’assez malaisément je pourrois m’en parer.

DORANTE

Quoi ! mon combat te semble un conte imaginaire ?

CLITON

Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire ;

Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux,

Qu’il faut bien de l’esprit, avec vous, et bons yeux.

Maure, juif ou chrétien, vous n’épargnez personne.

DORANTE

Alcippe te surprend, sa guérison t’étonne !

L’état où je le mis étoit fort périlleux ;

Mais il est à présent des secrets merveilleux :

Ne t’a-t-on point parlé d’une source de vie

Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ?

On en voit tous les jours des effets étonnants.

CLITON

Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ;

Et je n’ai point appris qu’elle eût tant d’efficace,

Qu’un homme que pour mort on laisse sur la place,

Qu’on a de deux grands coups percé de part en part,

Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.

DORANTE

La poudre que tu dis n’est que de la commune,

On n’en fait plus de cas ; mais, Cliton, j’en sais une

Qui rappelle sitôt des portes du trépas,

Qu’en moins d’un tournemain on s’en souvient pas ;

Quiconque la sait faire a de grands avantages.

CLITON

Donnez-m’en le secret, et je vous sers sans gages.

DORANTE

Je te le donnerois, et tu serois heureux ;

Mais le secret consiste en quelques mots hébreux,

Qui tous à prononcer sont si fort difficiles,

Que ce seroient pour toi des trésors inutiles.

CLITON

Vous savez donc l’hébreu ?

DORANTE

L’hébreu ? parfaitement :

J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement.

CLITON

Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries,

Pour fournir tour à tour à tant de menteries ;

Vous les hachez menu comme chair à pâtés.

Vous avez tout le corps bien plein de vérités,

Il n’en sort jamais une.

DORANTE

Ah ! cervelle ignorante !

Mais mon père survient.

Scène IV

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE

Je vous cherchois, Dorante.

DORANTE

Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos

Son abord importun vient troubler mon repos !

Et qu’un père incommode un homme de mon âge !

GÉRONTE

Vu l’étroite union que fait le mariage,

J’estime qu’en effet c’est n’y consentir point,

Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.

La raison le défend, et je sens dans mon âme

Un violent désir de voir ici ta femme.

J’écris donc à son père ; écris-lui comme moi :

Je lui mande qu’après ce que j’ai su de toi,

Je me tiens trop heureux qu’une si belle fille,

Si sage, et si bien née, entre dans ma famille.

J’ajoute à ce discours que je brûle de voir

Celle qui de mes ans devient l’unique espoir ;

Que pour me l’amener tu t’en vas en personne ;

Car enfin il le faut, et le devoir l’ordonne :

N’envoyer qu’un valet sentiroit son mépris.

DORANTE

De vos civilités il sera bien surpris,

Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :

Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;

Elle est grosse.

GÉRONTE

Elle est grosse !

DORANTE

Et de plus de six mois.

GÉRONTE

Que de ravissements je sens à cette fois !

DORANTE

Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ?

GÉRONTE

Non, j’aurai patience autant que d’allégresse ;

Pour hasarder ce gage il m’est trop précieux.

À ce coup ma prière a pénétré les cieux :

Je pense en le voyant que je mourrai de joie.

Adieu : je vais changer la lettre que j’envoie,

En écrire à son père un nouveau compliment,

Le prier d’avoir soin de son accouchement,

Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.

DORANTE, à Cliton

Le bonhomme s’en va le plus content du monde.

GÉRONTE, se retournant

Écris-lui comme moi.

DORANTE

Je n’y manquerai pas.

Qu’il est bon !

CLITON

Taisez-vous, il revient sur ses pas.

GÉRONTE

Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père.

Comment s’appelle-t-il ?

DORANTE

Il n’est pas nécessaire ;

Sans que vous vous donniez ces soucis superflus,

En fermant le paquet j’écrirai le dessus.

GÉRONTE

Étant tout d’une main, il sera plus honnête.

DORANTE

Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ?

Votre main ou la mienne, il n’importe des deux.

GÉRONTE

Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.

DORANTE

Son père sait la cour.

GÉRONTE

Ne me fais plus attendre,

Dis-moi…

DORANTE

Que lui dirai-je ?

GÉRONTE

Il s’appelle ?

DORANTE

Pyrandre.

GÉRONTE

Pyrandre ! tu m’as dit tantôt un autre nom :

C’étoit, je m’en souviens, oui, c’étoit Armédon.

DORANTE

Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;

Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,

Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,

Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon.

GÉRONTE

C’est un abus commun qu’autorise l’usage,

Et j’en usois ainsi du temps de mon jeune âge.

Adieu : je vais écrire.

Scène V

DORANTE, CLITON.

DORANTE

Enfin j’en suis sorti.

CLITON

Il faut bonne mémoire après qu’on a menti.

DORANTE

L’esprit a secouru le défaut de mémoire.

CLITON

Mais on éclaircira bientôt toute l’histoire.

Après ce mauvais pas où vous avez bronché,

Le reste encor longtemps ne peut être caché :

On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice,

Qui d’un mépris si grand piquée avec justice,

Dans son ressentiment prendra l’occasion

De vous couvrir de honte et de confusion.

DORANTE

Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse,

Il faut tâcher en hâte à m’engager Lucrèce.

Voici tout à propos ce que j’ai souhaité.

Scène VI

DORANTE, CLITON, SABINE.

DORANTE

Chère amie, hier au soir j’étois si transporté,

Qu’en ce ravissement je ne pus me permettre

De bien penser à toi quand j’eus lu cette lettre ;

Mais tu n’y perdras rien, et voici pour le port.

SABINE

Ne croyez pas, monsieur…

DORANTE

Tiens.

SABINE

Vous me faites tort.

Je ne suis pas de…

DORANTE

Prends.

SABINE

Eh ! Monsieur.

DORANTE

Prends, te dis-je :

Je ne suis point ingrat alors que l’on m’oblige ;

Dépêche, tends la main.

CLITON

Qu’elle y fait de façons !

Je lui veux par pitié donner quelques leçons :

Chère amie, entre nous, toutes tes révérences

En ces occasions ne sont qu’impertinences ;

Si ce n’est assez d’une, ouvre toutes les deux :

Le métier que tu fais ne veut point de honteux.

Sans te piquer d’honneur, crois qu’il n’est que de prendre,

Et que tenir vaut mieux mille fois que d’attendre.

Cette pluie est fort douce ; et quand j’en vois pleuvoir,

J’ouvrirois jusqu’au cœur pour la mieux recevoir.

On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,

Et refuser n’est plus le vice des grands hommes.

Retiens bien ma doctrine ; et pour faire amitié,

Si tu veux, avec toi je serai de moitié.

SABINE

Cet article est de trop.

DORANTE

Vois-tu, je me propose

De faire avec le temps pour toi toute autre chose.

Mais comme j’ai reçu cette lettre de toi,

En voudrois-tu donner la réponse pour moi ?

SABINE

Je la donnerai bien, mais je n’ose vous dire

Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire :

J’y ferai mon effort.

CLITON

Voyez, elle se rend

Plus douce qu’une épouse, et plus souple qu’un gant.

DORANTE

Le secret a joué. Présente-la, n’importe ;

Elle n’a pas pour moi d’aversion si forte.

Je reviens dans une heure en apprendre l’effet.

SABINE

Je vous conterai lors tout ce que j’aurai fait.

Scène VII

CLITON, SABINE.

CLITON

Tu vois que les effets préviennent les paroles ;

C’est un homme qui fait litière de pistoles ;

Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi…

SABINE

Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.

CLITON

Tu viens d’entrer en goût.

SABINE

Avec mes révérences,

Je ne suis pas encor si dupe que tu penses.

Je sais bien mon métier, et ma simplicité

Joue aussi bien son jeu que ton avidité.

CLITON

Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance

Doit obstiner mon maître à la persévérance.

Sera-t-elle insensible ? en viendrons-nous à bout ?

SABINE

Puisqu’il est si brave homme, il faut te dire tout.

Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce

N’est rien moins qu’insensible à l’ardeur qui le presse ;

Durant toute la nuit elle n’a point dormi ;

Et si je ne me trompe, elle l’aime à demi.

CLITON

Mais sur quel privilége est-ce qu’elle se fonde,

Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ?

Il n’en a cette nuit reçu que des mépris.

Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix.

Ces amours à demi sont d’une étrange espèce ;

Et s’il vouloit me croire, il quitteroit Lucrèce.

SABINE

Qu’il ne se hâte point, on l’aime assurément.

CLITON

Mais on le lui témoigne un peu bien rudement ;

Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.

SABINE

Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles :

Elle l’aime, et son cœur n’y sauroit consentir,

Parce que d’ordinaire il ne fait que mentir.

Hier même elle le vit dedans les Tuileries,

Où tout ce qu’il conta n’étoit que menteries.

Il en a fait autant depuis à deux ou trois.

CLITON

Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.

SABINE

Elle a lieu de douter et d’être en défiance.

CLITON

Qu’elle donne à ses feux un peu plus de croyance :

Il n’a fait toute nuit que soupirer d’ennui.

SABINE

Peut-être que tu mens aussi bien comme lui.

CLITON

Je suis homme d’honneur ; tu me fais injustice.

SABINE

Mais dis-moi, sais-tu bien qu’il n’aime plus Clarice ?

CLITON

Il ne l’aima jamais.

SABINE

Pour certain ?

CLITON

Pour certain.

SABINE

Qu’il ne craigne donc plus de soupirer en vain :

Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître,

Elle a voulu qu’exprès je me sois fait paroître,

Pour voir si par hasard il ne me diroit rien ;

Et s’il l’aime en effet, tout le reste ira bien.

Va-t-en ; et sans te mettre en peine de m’instruire,

Crois que je lui dirai tout ce qu’il lui faut dire.

CLITON

Adieu : de ton côté si tu fais ton devoir,

Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.

Scène VIII

LUCRÈCE, SABINE.

SABINE

Que je vais bientôt voir une fille contente !

Mais la voici déjà ; qu’elle est impatiente !

Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.

LUCRÈCE

Eh bien ! que t’ont conté le maître et le valet ?

SABINE

Le maître et le valet m’ont dit la même chose.

Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.

LUCRÈCE, après avoir lu

Dorante avec chaleur fait le passionné ;

Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,

Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.

SABINE

Je ne les crois non plus ; mais j’en crois ses pistoles.

LUCRÈCE

Il t’a donc fait présent ?

SABINE

Voyez.

LUCRÈCE

Et tu l’a pris ?

SABINE

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,

Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,

J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;

Et je remets, Madame, au jugement de tous

Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,

Et si ce traitement marque une même commune.

LUCRÈCE

Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;

Mais comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,

Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.

SABINE

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?

LUCRÈCE

Dis-lui que, sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.

SABINE

Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous ?

LUCRÈCE

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;

Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;

Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes ;

Et l’avertis surtout des heures et des lieux

Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux.

Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.

SABINE

Ah ! si vous connoissiez les peines qu’il endure,

Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ;

Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.

LUCRÈCE

Pour apaiser les maux que cause cette plainte,

Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ;

Et sache entre les deux toujours le modérer,

Sans m’engager à lui ni le désespérer.

Scène IX

CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.

CLARICE

Il t’en veut tout de bon, et m’en voilà défaite ;

Mais je souffre aisément la perte que j’ai faite :

Alcippe la répare, et son père est ici.

LUCRÈCE

Te voilà donc bientôt quitte d’un grand souci ?

CLARICE

M’en voilà bientôt quitte ; et toi, te voilà prête

À t’enrichir bientôt d’une étrange conquête.

Tu sais ce qu’il m’a dit.

SABINE

S’il vous mentoit alors,

À présent, il dit vrai ; j’en réponds corps pour corps.

CLARICE

Peut-être qu’il le dit ; mais c’est un grand peut-être.

LUCRÈCE

Dorante est un grand fourbe, et nous l’a fait connoître ;

Mais s’il continuoit encore à m’en conter,

Peut-être avec le temps il me feroit douter.

CLARICE

Si tu l’aimes, du moins, étant bien avertie,

Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.

LUCRÈCE

C’en est trop ; et tu dois seulement présumer

Que je penche à le croire, et non pas à l’aimer.

CLARICE

De le croire à l’aimer la distance est petite :

Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ;

Ces deux points en amour se suivent de si près,

Que qui se croit aimée aime bientôt après.

LUCRÈCE

La curiosité souvent dans quelques âmes

Produit le même effet que produiroient des flammes.

CLARICE

Je suis prête à le croire afin de t’obliger.

SABINE

Vous me feriez ici toutes deux enrager.

Voyez, qu’il est besoin de tout ce badinage !

Faites moins la sucrée, et changez de langage,

Ou vous n’en casserez, ma foi, que d’une dent.

LUCRÈCE

Laissons là cette folle, et dis-moi cependant,

Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries,

Qu’il te conta tant de galanteries,

Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté.

Étoit-ce amour alors, ou curiosité ?

CLARICE

Curiosité pure, avec dessein de rire

De tous les compliments qu’il auroit pu me dire.

LUCRÈCE

Je fais de ce billet même chose à mon tour ;

Je l’ai pris, je l’ai lu, mais le tout sans amour :

Curiosité pure, avec dessein de rire

De tous les compliments qu’il auroit pu m’écrire.

CLARICE

Ce sont deux que de lire, et d’avoir écouté :

L’une est grande faveur ; l’autre, civilité ;

Mais trouves-y ton compte, et j’en serai ravie ;

En l’état où je suis, j’en parle sans envie.

LUCRÈCE

Sabine lui dira que je l’ai déchiré.

CLARICE

Nul avantage ainsi n’en peut être tiré.

Tu n’es que curieuse.

LUCRÈCE

Ajoute : à ton exemple.

CLARICE

Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.

LUCRÈCE, à Clarice

Allons.

(À Sabine.)

Si tu le vois, agis comme tu sais.

SABINE

Ce n’est pas sur ce coup que je fais mes essais :

Je connois à tous deux où tient la maladie,

Et le mal sera grand si je n’y remédie ;

Mais sachez qu’il est homme à prendre sur le vert.

LUCRÈCE

Je te croirai.

SABINE

Mettons cette pluie à couvert.

Fin du quatrième acte.

Acte V

Scène première

GÉRONTE, PHILISTE.

GÉRONTE

Je ne pouvois avoir rencontre plus heureuse

Pour satisfaire ici mon humeur curieuse.

Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers,

Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers :

Ainsi vous me pouvez facilement apprendre

Quelle est et la famille, et le bien de Pyrandre.

PHILISTE

Quel est-il, ce Pyrandre ?

GÉRONTE

Un de leurs citoyens :

Noble, à ce qu’on m’a dit, mais un peu mal en biens.

PHILISTE

Il n’est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme

Qui, si je m’en souviens, de la sorte se nomme.

GÉRONTE

Vous le connoîtrez mieux peut-être à l’autre nom ;

Ce Pyrandre s’appelle autrement Armédon.

PHILISTE

Aussi peu l’un que l’autre.

GÉRONTE

Et le père d’Orphise,

Cette rare beauté qu’en ces lieux même on prise ?

Vous connoissez le nom de cet objet charmant

Qui fait de ces cantons le plus digne ornement ?

PHILISTE

Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre,

Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre.

S’il vous faut sur ce point encor quelque garant…

GÉRONTE

En faveur de mon fils vous faites l’ignorant ;

Mais je ne sais que trop qu’il aime cette Orphise,

Et qu’après les douceurs d’une longue hantise,

On l’a seul dans sa chambre avec elle trouvé ;

Que par son pistolet un désordre arrivé

L’a forcé sur-le-champ d’épouser cette belle.

Je sais tout ; et de plus ma bonté paternelle

M’a fait y consentir, et votre esprit discret

N’a plus d’occasion de m’en faire un secret.

PHILISTE

Quoi ! Dorante a fait donc un secret mariage ?

GÉRONTE

Et comme je suis bon, je pardonne à son âge.

PHILISTE

Qui vous l’a dit ?

GÉRONTE

Lui-même.

PHILISTE

Ah ! puisqu’il vous l’a dit,

Il vous fera du reste un fidèle récit ;

Il en sait mieux que moi toutes les circonstances :

Non qu’il vous faille en prendre aucunes défiances ;

Mais il a le talent de bien imaginer,

Et moi, je n’eus jamais celui de deviner.

GÉRONTE

Vous me feriez par là soupçonner son histoire.

PHILISTE

Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l’en croire ;

Mais il nous servit hier d’une collation

Qui partoit d’un esprit de grande invention ;

Et si ce mariage est de même méthode,

La pièce est fort complète, et des plus à la mode.

GÉRONTE

Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux ?

PHILISTE

Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous ;

Et pour vous en parler avec toute franchise,

Si vous n’avez jamais pour bru que cette Orphise,

Vos chers collatéraux s’en trouveront fort bien.

Vous m’entendez ? adieu : je ne vous dis plus rien.

Scène II

GÉRONTE

Ô vieillesse facile ! Ô jeunesse impudente !

Ô de mes cheveux gris honte trop évidente !

Est-il dessous le ciel père plus malheureux ?

Est-il affront plus grand pour un cœur généreux ?

Dorante n’est qu’un fourbe ; et cet ingrat que j’aime,

Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même ;

Et d’un discours en l’air qu’il forge en imposteur,

Il me fait la trompette et le second auteur !

Comme si c’étoit peu pour mon reste de vie

De n’avoir à rougir que de son infamie,

L’infâme, se jouant de mon trop de bonté,

Me fait encor rougir de ma crédulité !

Scène III

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE

Êtes-vous gentilhomme ?

DORANTE

Ah ! rencontre fâcheuse !

Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

GÉRONTE

Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?

DORANTE

Avec toute la France aisément je le croi.

GÉRONTE

Et ne savez-vous point avec toute la France

D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?

DORANTE

J’ignorerois un point que n’ignore personne,

Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?

GÉRONTE

Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,

Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.

Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;

Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;

Et dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

DORANTE

Moi ?

GÉRONTE

Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture

Souille honteusement ce don de la nature :

Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,

Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.

Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,

Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?

Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action

Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,

Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie

Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,

Et si dedans le sang il ne lave l’affront

Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?

DORANTE

Qui vous dit que je mens ?

GÉRONTE

Qui me le dit, infâme ?

Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.

Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…

CLITON, à Dorante

Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.

GÉRONTE

Ajoute, ajoute encore avec effronterie

Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;

Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON, à Dorante

Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.

GÉRONTE

De quel front cependant faut-il que je confesse

Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,

Qu’un homme de mon âge a cru légèrement

Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?

Tu me fais donc servir de fable et de risée,

Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée !

Mais dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard ?

Voyois-tu violence ou courroux de ma part ?

Si quelque aversion t’éloignoit de Clarice,

Quel besoin avois-tu d’un si lâche artifice ?

Et pouvois-tu douter que mon consentement

Ne dût tout accorder à ton contentement,

Puisque mon indulgence, au dernier point venue,

Consentoit à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?

Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné

N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné :

Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,

Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.

Va, je te désavoue.

DORANTE

Eh ! mon père, écoutez.

GÉRONTE

Quoi ? des contes en l’air et sur l’heure inventés ?

DORANTE

Non, la vérité pure.

GÉRONTE

En est-il dans ta bouche ?

CLITON, à Dorante

Voici pour votre adresse une assez rude touche.

DORANTE

Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voir

Qu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,

De Lucrèce, en un mot vous la pouvez connoître…

GÉRONTE

Dis vrai : je la connois, et ceux qui l’ont fait naître ;

Son père est mon ami.

DORANTE

Mon cœur en un moment

Étant de ses regards charmé si puissamment,

Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice,

Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;

Mais comme j’ignorois si Lucrèce et son sort

Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport,

Je n’osai pas encor vous découvrir la flamme

Que venoient ses beautés d’allumer dans mon âme ;

Et j’avois ignoré, Monsieur, jusqu’à ce jour

Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour.

Mais si je vous osois demander quelque grâce,

À présent que je sais et son bien et sa race,

Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux

Dont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,

De seconder mes vœux auprès de cette belle :

Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.

GÉRONTE

Tu me fourbes encor.

DORANTE

Si vous ne m’en croyez,

Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez :

Il sait tout mon secret.

GÉRONTE

Tu ne meurs pas de honte

Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte,

Et que ton père même, en doute de ta foi,

Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !

Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,

Je veux encore un coup montrer un cœur de père,

Je veux encore un coup pour toi me hasarder.

Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;

Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…

DORANTE

Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.

GÉRONTE

Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :

Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.

Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce

Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,

Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;

Autrement, souviens-toi du serment que je fais :

Je jure les rayons du jour qui nous éclaire

Que tu ne mourras point que de la main d’un père,

Et que ton sang indigne à mes pieds répandu

Rendra prompte justice à mon honneur perdu.

Scène IV

DORANTE, CLITON.

DORANTE

Je crains peu les effets d’une telle menace.

CLITON

Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ;

Et cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,

Devoit en galant homme aller jusques à trois :

Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises.

DORANTE

Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :

D’un trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.

CLITON

N’est-ce point du remords d’avoir dit vérité ?

Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse ;

Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce,

Et vous vois si fertile en semblables détours,

Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.

DORANTE

Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine ;

Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.

Si son père et le mien ne tombent point d’accord,

Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.

Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux seroit conclue,

Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?

J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :

Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.

Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,

De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :

Mon cœur entre les deux est presque partagé,

Et celle-ci l’auroit s’il n’étoit engagé.

CLITON

Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,

Et porter votre père à faire une demande ?

DORANTE

Il ne m’auroit pas cru, si je ne l’avois fait.

CLITON

Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet !

DORANTE

C’étoit le seul moyen d’apaiser sa colère.

Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !

Avec ce faux hymen j’aurois eu le loisir

De consulter mon cœur, et je pourrois choisir.

CLITON

Mais sa compagne enfin n’est autre que Clarice.

DORANTE

Je me suis donc rendu moi-même un bon office.

Oh ! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus !

Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.

N’y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.

CLITON

Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.

DORANTE

Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,

Que l’autre à ses yeux même avoit presque volé.

Mais Sabine survient.

Scène V

DORANTE, SABINE, CLITON.

DORANTE

Qu’as-tu fait de ma lettre ?

En de si belles mains as-tu su la remettre ?

SABINE

Oui, Monsieur, mais…

DORANTE

Quoi ? mais !

SABINE

Elle a tout déchiré.

DORANTE

Sans lire ?

SABINE

Sans rien lire.

DORANTE

Et tu l’as enduré ?

SABINE

Ah, si vous aviez vu comme elle m’a grondée !

Elle me va chasser, l’affaire en est vidée.

DORANTE

Elle s’apaisera ; mais, pour t’en consoler,

Tends la main.

SABINE

Eh ! Monsieur.

DORANTE

Ose encor lui parler.

Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances.

CLITON

Voyez la bonne pièce avec ses révérences !

Comme ses déplaisirs sont déjà consolés,

Elle vous en dira plus que vous n’en voulez.

DORANTE

Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ?

SABINE

Elle m’avoit donné charge de vous le dire ;

Mais, à parler sans fard…

CLITON

Sait-elle son métier ?

SABINE

Elle n’en a rien fait et l’a lu tout entier.

Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.

CLITON

Si quelqu’un l’entend mieux, je l’irai dire à Rome.

DORANTE

Elle ne me hait pas, à ce compte ?

SABINE

Elle ? non.

DORANTE

M’aime-t-elle ?

SABINE

Non plus.

DORANTE

Tout de bon ?

SABINE

Tout de bon.

DORANTE

Aime-t-elle quelque autre ?

SABINE

Encor moins.

DORANTE

Qu’obtiendrai-je ?

SABINE

Je ne sais.

DORANTE

Mais enfin, dis-moi.

SABINE

Que vous dirais-je ?

DORANTE

Vérité.

SABINE

Je la dis.

DORANTE

Mais elle m’aimera ?

SABINE

Peut-être.

DORANTE

Et quand encor ?

SABINE

Quand elle vous croira.

DORANTE

Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême !

SABINE

Quand elle vous croira, dites qu’elle vous aime.

DORANTE

Je le dis déjà donc, et m’en ose vanter,

Puisque ce cher objet n’en sauroit plus douter :

Mon père…

SABINE

La voici qui vient avec Clarice.

Scène VI

CLARICE, LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, CLITON.

CLARICE, à Lucrèce

Il peut te dire vrai, mais ce n’est pas son vice.

Comme tu le connois, ne précipite rien.

DORANTE, à Clarice

Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien…

CLARICE, à Lucrèce

On diroit qu’il m’en veut, et c’est moi qu’il regarde.

LUCRÈCE, à Clarice

Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde.

Voyons s’il continue.

DORANTE, à Clarice

Ah ! que loin de vos yeux

Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux !

Et que je reconnois par mon expérience

Quel supplice aux amants est une heure d’absence !

CLARICE, à Lucrèce

Il continue encor.

LUCRÈCE, à Clarice

Mais vois ce qu’il m’écrit.

CLARICE, à Lucrèce

Mais écoute.

LUCRÈCE, à Clarice

Tu prends pour toi ce qu’il me dit.

CLARICE

Éclaircissons-nous-en. Vous m’aimez donc, Dorante ?

DORANTE, à Clarice

Hélas ! que cette amour vous est indifférente !

Depuis que vos regards m’ont mis sous votre loi…

CLARICE, à Lucrèce

Crois-tu que le discours s’adresse encore à toi ?

LUCRÈCE, à Clarice

Je ne sais où j’en suis.

CLARICE, à Lucrèce

Oyons la fourbe entière.

LUCRÈCE, à Clarice

Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.

CLARICE, à Lucrèce

C’est ainsi qu’il partage entre nous son amour :

Il te flatte de nuit, et m’en conte de jour.

DORANTE, à Clarice

Vous consultez ensemble ! Ah ! quoi qu’elle vous die,

Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie :

Le sien auprès de vous me seroit trop fatal :

Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.

LUCRÈCE, en elle-même

Ah ! je n’en ai que trop, et si je ne me venge…

CLARICE, à Dorante

Ce qu’elle me disoit est de vrai fort étrange.

DORANTE

C’est quelque invention de son esprit jaloux.

CLARICE

Je le crois ; mais enfin me reconnoissez-vous ?

DORANTE

Si je vous reconnois ! quittez ces railleries,

Vous que j’entretins hier dedans les Tuileries,

Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.

CLARICE

Si je veux toutefois en croire son rapport,

Pour une autre déjà votre âme inquiétée…

DORANTE

Pour une autre déjà je vous aurois quittée ?

Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié…

CLARICE

Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.

DORANTE

Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire,

Vous prenez du plaisir à m’entendre redire

Qu’à dessein de mourir en des liens si doux

Je me fais marié pour toute autre que vous.

CLARICE

Mais avant qu’avec moi le nœud d’hymen vous lie,

Vous serez marié, si l’on veut, en Turquie.

DORANTE

Avant qu’avec toute autre on me puisse engager,

Je serai marié, si l’on veut, en Alger.

CLARICE

Mais enfin vous n’avez que mépris pour Clarice ?

DORANTE

Mais enfin vous savez le nœud de l’artifice,

Et que pour être à vous je fais ce que je puis.

CLARICE

Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j’en suis.

Lucrèce, écoute un mot.

DORANTE, à Cliton

Lucrèce ! que dit-elle ?

CLITON, à Dorante

Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;

Mai laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,

Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.

DORANTE, à Cliton

Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.

CLITON, à Dorante

Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;

Sabine m’en a fait un secret entretien.

DORANTE, à Cliton

Bonne bouche, j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;

Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,

Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.

Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu

Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.

Sans changer de discours changeons de batterie.

LUCRÈCE, à Clarice

Voyons le dernier point de son effronterie.

Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.

CLARICE, à Dorante

Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris :

Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.

Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?

Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.

DORANTE

Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.

CLARICE

Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?

DORANTE

Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?

Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?

CLARICE

Nous diroit-il bien vrai pour la première fois ?

DORANTE

Pour me venger de vous j’eus assez de malice

Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,

Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez,

Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.

Je vous embarrassai, n’en faites point la fine :

Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine.

Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouois,

Mais par de faux mépris que je désavouois ;

Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie

Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.

CLARICE

Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air,

Quand un père pour vous est venu me parler ?

Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?

LUCRÈCE, à Dorante

Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?

DORANTE, à Lucrèce

J’aime de ce courroux les principes cachés :

Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.

Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :

Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.

CLARICE, à Lucrèce

Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?

DORANTE, à Lucrèce

Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.

Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,

Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connoître ;

Comme en y consentant vous m’avez affligé,

Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.

LUCRÈCE

Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?

DORANTE

Clarice fut l’objet de mes galanteries…

CLARICE, à Lucrèce

Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?

DORANTE, à Lucrèce

Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur,

Où vos yeux faisoient naître un feu que j’ai fait taire,

Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père :

Comme tout ce discours n’étoit que fiction,

Je cachois mon retour et ma condition.

CLARICE, à Lucrèce

Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse

Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.

DORANTE, à Lucrèce

Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.

LUCRÈCE, à Dorante

C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.

DORANTE

Si mon père à présent porte parole au vôtre,

Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?

LUCRÈCE

Après son témoignage il faudra consulter

Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter.

DORANTE, à Lucrèce

Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.

(À Clarice.)

Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;

Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;

Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;

Mais entre vous et moi vous savez le mystère.

Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.

Scène VII

GÉRONTE, DORANTE, ALCIPPE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, SABINE, CLITON.

ALCIPPE, sortant de chez Clarice et parlant à elle

Nos parents sont d’accord, et vous êtes à moi.

GÉRONTE, sortant de chez Lucrèce et parlant à elle

Votre père à Dorante engage votre foi.

ALCIPPE, à Clarice

Un mot de votre main, l’affaire est terminée.

GÉRONTE, à Lucrèce

Un mot de votre bouche achève l’hyménée.

DORANTE, à Lucrèce

Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux.

ALCIPPE

Êtes-vous aujourd’hui muettes toutes deux ?

CLARICE

Mon père a sur mes vœux une entière puissance.

LUCRÈCE

Le devoir d’une fille est dans l’obéissance.

GÉRONTE, à Lucrèce

Venez donc recevoir ce doux commandement.

ALCIPPE, à Clarice

Venez donc ajouter ce doux consentement.

(Alcippe rentre chez Clarice avec elle, et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.)

SABINE, à Dorante, comme il rentre

Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.

DORANTE

Je changerai pour toi cette pluie en rivières.

SABINE

Vous n’aurez pas loisir seulement d’y penser.

Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer.

CLITON, seul

Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !

Peu sauroient comme lui s’en tirer avec grâce.

Vous autres qui doutiez s’il en pourroit sortir,

Par un si rare exemple apprenez à mentir.

Fin du cinquième et dernier acte.

Source : Wikisource, Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862). Nettoyage : outil vread-public-domain-sources de READ FRANCE (1967 lignes de vers).